Retranscription de la conférence de Marc THIEBERGE au  cours des 2èmes rencontres de la santé.

Bonjour,

Je vous remercie de m’avoir invité à venir vous parler aujourd’hui. Cela m’embarrasse d’ailleurs, tellement médecine, science et société ont partie liée. Mais c’est avec un infini plaisir, tellement le souvenir d’une collaboration avec les confrères des Comminges reste vivante.

Etre acteur de sa santé implique à mon avis de se sentir responsable de sa vie ; chacun est ainsi confronté à ses angoisses, à son anxiété, à ses symptômes, mais aussi à ses croyances, ses façons ou ses raisons de vivre, sans oublier ses traditions et ses us et coutumes ; en un mot, son terroir.
D’être accompagnés comme nous le sommes par le choix de la médecine de ne pas laisser les humains seuls avec leurs symptômes, nous soulage (primun non nocere), mais ne nous guérit pas d’avoir à vivre hors du sens pour les non religieux et nous plonge souvent dans une détresse qui nous pousse à chercher des réponses ,par exemple la sur occupation ou la consommation parfois effrénée d’objets, de relations ou de drogues de toutes sortes ; autant de réponses à ce sentiment de solitude, de vide, de fuite du temps, d’angoisse de nostalgie ou d’ennui qui nous habite dans le lien social, d’autant plus si nous ne trouvons pas des formes de reconnaissances sociale, familiale ou personnelle qui nous mettent en confiance avec nous-mêmes. Les phénomènes de burn- out font partie des troubles de notre civilisation. Ils peuvent être calmés mais pas toujours soignés.


De là aussi, mais ce n’est pas d’aujourd’hui, le recours à toutes sortes de pratiques sociales qui relèvent soit de la pensée magique ou animiste, soit d’un chamanisme dont les effets d’efficacité symbolique permettent notre individualisation à partir de ce qui fait pour nous , groupes d’appartenance.( je vous renvoie sur ces questions aux ouvrages de C.Lévi-Strauss ou de J. Narby « le serpent cosmique ». Cette aliénation à des groupes d‘appartenance est d’ailleurs une condition nécessaire de notre individualisation, seule à même de permettre que nous nous posions la question de ce que nous voulons dans notre vie.
De là encore, le développement de toutes sortes de techniques para médicales dérivées de la pensée médicale : homéopathie, acupuncture, sophrologie, ostéopathie, kinéthérapie notamment mézière, etc, mais aussi dans d’autres cultures, songeons à la place qu’occupent les marabouts etc.

Les énormes progrès dans les modes de vie, l’alimentation, l’hygiène, les solidarités élargies au-delà de la sphère familiale, les alliances, l’éducation et la culture, les progrès dans le traitement et la prévention des maladies se sont accompagnés d’un confort de vie inégalé jusqu’ici et d’un allongement de la durée de vie considérable en l’espace d’une ou deux générations, sous nos latitudes ; pour autant nous sentons-nous plus heureux ? N’assistons-nous pas à la fin d’une époque et d’un monde, ne sommes –nous pas entrain de vivre une véritable mutation, notamment à travers le travail où la classe ouvrière est essentiellement représentée par ceux qui travaillent dans les entreprises de logistique le long des routes, ou les chauffeurs livreurs.
L’enjeu est donc d’abord collectif, civilisationnel et intéresse autant les usagés que nous sommes tous, les professionnels de la santé, mais aussi les structures hospitalières et administrativo-politiques sans lesquelles il n’y aurait ni solidarité effective ni accès aux soins, dont notre pays peut à juste titre s’enorgueillir du caractère assez bien reparti et distribué.
Cette conscience d’une pluralité et d’une diversité de médecines aussi riches les unes que les autres, en fonction des cultures données (dont la médecine ayurvédique ou chinoise sont des exemples) est une richesse potentielle extraordinaire pour l’espèce humaine.
Mais se repose avec acuité cette relative antinomie entre la finitude des vivants humains et l’infini de leurs désirs/envies qu’on appelle trop vite leurs besoins.

La médecine générale occidentale, médecine royale à mon avis, héritée de l’école hippocratique de Cos, relève d’abord d’un humanisme de civilisation et non du discours de la science : en considérant le médecin, la maladie et l’homme, la médecine ,grâce à cette séparation, a pu isoler ce qui constitue son objet, c'est-à-dire les maladies, et en faire l’étude grâce à la sémiologie, en les considérant comme semblables chez tous les hommes, à quelques variantes près qui tiennent autant à la maladie elle-même qu’à l’homme sur lequel elle évolue.
En séparant les malades de la maladie, le médecin ou l’équipe soignante procèdent comme un sculpteur qui dégage de la pierre informe, l’image de l’homme, l’homme idéal s’entend.

Le médecin selon Hippocrate est donc un artisan qui contribue à constituer un humanisme que d’autres forgent dans les lois ou l’art. Il ordonne et prescrit.
Cet humanisme médical s’adresse à l’homme en bonne santé, celle à laquelle chacun peut accéder s’il suit les prescriptions de la raison et de la médecine.
Si les choses ont évolué, il reste un véritable ordre juridique où la société civile s’immisce de plus en plus et diversifie toujours plus les relations médecin/patient: qu’on songe à l’émergence des « droits du patient » avec la loi du 4/03/2002 et la reconnaissance d’une compétence chez les usagers, les recommandations de l’ ANAES insistant sur la satisfaction des patients, les droits à l’information du patient, l’ obligation de lui demander son consentement éclairé aux soins, l’ émergence de la notion de démocratie sanitaire, la protocolisation des procédures, le pouvoir grandissant de l’administration, la dépendance vis-à-vis de nouveaux experts , autant de dispositions par lesquelles la société civile s’invite dans le colloque singulier et d’ailleurs largement alimenté par les sociétés d’assurances sans parler des séances de consensus, du dossier médical, de l’informatisation, des recommandations concernant la fin de vie ou l’institution de la vie ; devoir être, que la constitution de la médecine comme discours fonde comme « scientifique »à une époque où culture et science étaient voisines, mais avec un rapport à la norme toujours présent.
Discipline d’évaluation des faits, le discours médical impose un certain regard dans le champ qu’il constitue dans cet espace symptomatique constitué en savoir, qui va du corps biologique au social.
Aujourd’hui ,la raréfaction des médecins de famille qui connaissaient la vie singulière et les problèmes concrets de leurs patients, dont ceux issus de leur contexte familial, les a réduit souvent, en Comminges sans doute moins qu’ailleurs, à être des généralistes « locaux » contraints de renvoyer le patient aux examens techniques et aux spécialistes dont il sont devenus l es exécutants de base au détriment du chef d’orchestre qu’il s étaient.
Le développement vertigineux des spécialisations qui communiquent souvent mal entre elles réduit souvent chacun d’entre nous à un système d’organes. Si la spécialisation est utile quand elle est ouverte, l’hyper spécialisation produit souvent du cloisonnement.
Médecine atomisée et inflationniste sans synthèse suffisante et où le flair de l’artisan médecin n’a plus autant sa place.
Les symptômes, à l’organicité souvent douteuse et à l’origine de la plainte des consultants, rendent du coup essentiel que le patient se saisisse de cette maladie primaire pour parvenir, dans un dialogue avec le médecin comme le proposait déjà M. Balint, à un consensus médecin-patient sur ce qui fait la maladie effective, où un diagnostic assuré peut être posé, comme le proposait déjà Hippocrate.

Aujourd’hui, les avancées de la science, ses actualisations, subvertissent d’une manière jusqu’ici inédite nos repaires quant à ce qu’il en est de notre humanité ; car nous pouvons tout aussi bien secréter de l’inhumanité, alors que le débat éthique tourne de plus en plus autour de ce qui s’institue en début et fin de vie, reportons-nous par exemple à un article de M.C Pouchelle : « postures guerrières de la médecine » CETSAH. 7.02.2004.
Le bons sens est à réélaborer et à partager.
A travers la question de la santé, la médecine apparaît comme un extraordinaire laboratoire de la vie sociale, finissant toujours par devoir prendre en compte qu’elle s’adresse à des humains, à des sujets, même si le contexte techno scientifique, bio médical et managérial qui est actuellement le sien, pourrait faire des malades-patients des consommateurs interchangeables, objets d’enjeux économiques financiers et éthiques, où les demandes de soins d’aide et de bien être pourraient être indéfiniment satisfaites.
Il ya là une rencontre qui pourrait d’ailleurs nous faire réfléchir aux fondements psychiques du capitalisme dans sa version actuelle d’un libéralisme débridé, car d’un point de vue pulsionnel de prédation, de propriété de jouissance ou de pouvoir, autant de formes d’appropriations, il y a un fonctionnement psychique pulsionnel qui entre en résonnance avec cette inflation libérale. 40.000 médecins inscrits au Conseil de l’Ordre des Médecins dans les années 70, autour de 200.000 aujourd’hui et la désertification médicale n’était pas évoquée.
A partir du moment où la méthode scientifique modélise le lien social, au lieu d’une irréductible inadéquation, d’une confrontation avec l’impossible, le sujet contemporain est souvent invité à appréhender son rapport à l’altérité comme s’il s’agissait de fiches mâles et femelles qu’il suffirait d’emboiter. Là où le contexte religieux avait pudiquement recouvert la question d’une incomplétude, notamment sexuelle, un certain contexte « scientiste » plus que scientifique laisse croire qu’en ce même lieu pourrait advenir l’appariement parfait, à condition de nous en remettre au « progrès », dans son idéologie pernicieuse hors de son domaine légitime, les techniques de production des biens.
De la même façon, le réel de l’angoisse face à l’existence, que tous les humains ont à affronter, est-il un avatar susceptible d’être « épongé » par une substance chimique ? Evidemment pas, et ceci engage la responsabilité de chacun dans son souci de ne pas souffrir. Soins palliatifs dans leur acception légitime de traitement de la douleur, mais aussi l’usage immodéré tant des antipsychotiques, des anxiolytiques, des hypnotiques ou des antidépresseurs, que les addictions non seulement aux drogues mais par exemple à l’automobile ou aux médias…
La prise en compte des lois de la parole et de la langue qui nous constituent fait des humains une espèce spécifique dont le rapport au réel est voilé par le symbolique et l’imaginaire. C’est tout l’enjeu de l’invention freudienne d’un appareil psychique non réductible au biologique. Freud avec Darwin.
Il arrive que le social laisse croire aux individus que la satisfaction des besoins et des envies serait toujours possible. La parole par laquelle chacun exprime son identité se heurte à l’idée que tout se vaut, qu’une parole réduite au code en vaut une autre.
A une sorte de toute- rationalité, comment permettre que l’irrationnel trouve sa place sans être tout de suite targué de symptôme hystérique.
Aujourd‘hui, les deux personnages du dialogue médical, chacun s’autorisant de son énonciation, ont de moins en moins droit au chapitre et sur ce point les médecins ne sont pas mieux lotis : à la place du patient, une maladie, un D.S.M, à la place du médecin, un agent de la médecine qui fait de lui un homme en trop.
Ambroise Paré disait « je le pansai, Dieu le guérit » ; aujourd’hui la formule serait plutôt : « la science l’a pensé, je le guéris ».
De plus en plus, la médecine s’est soumise au discours de la science, ce qui est formidable, mais attention aux conséquences souvent délicates pour une médecine devenue techno scientifique où l’exclusion du patient comme sujet est impliquée.
Comment dans ce contexte, ne pas éliminer dans le même mouvement, ce qu’il en est du désir, des transferts, de l’effet médecin, de la singularité du sujet , de la confiance, de la coopération, ou de la prise de conscience…
Un médecin ne peut pas être qu’un gestionnaire de la connaissance médicale. Il conserve une fonction apostolique sur laquelle insiste M. Balint.
Dans l’organisation hospitalière, il reste à faire, pour que des instances comme les CHSCT soient ou deviennent des espaces de délibération, lieux relais d’une démocratie vivante et féconde et contrepouvoirs indispensables aux modes de management actuels.

EN CONCLUSION

Il existe des pratiques sociales nouvelles dont atteste votre association.
Côté usagers, le rapport à la santé des usagers évolue.
-les informations sur le savoir médical sont vulgarisées dans les journaux, à la télévision, sur internet.
- mais leurs rapports avec les professionnels de santé se heurtent au fait que ceux-ci sont très atomisés : le médecin généraliste meurt d’isolement, son champ de travail ne recouvre pas le champ hospitalier pour qui la médecine générale n’existe pas toujours. De nouvelles pratiques sont à élaborer, plus collectives.
Le rapport au savoir bouge vite, la formation médicale de base fait peu de place à l’anthropologie et aux sciences sociales ; par exemple, il est difficile dans un grand hôpital de faire fonctionner un Balint avec les internes, les médecins ou les professionnels de santé, souvent surchargés et peu préparés à une pratique où leur subjectivité est engagée.
Sans parler du rapport à la FMC et à l’organisation des soins. Ne faudrait-il pas intégrer l’enseignement des médecines dans un enseignement de civilisation ?
Le collectif est donc premier. Se parler dans des collectifs où on peut rendre compte de sa pratique, qu’on soit usager ou professionnel. Pour se faire, une pratique hétérologique serait essentielle : pratique sociale, qui découle d’une conception de la nature humaine dont les fondamentaux pourraient reprendre l’hypothèse freudienne d’un appareil psychique non réductible à un fonctionnement biologique et qui aurait la finalité de traiter symboliquement et imaginairement les informations issues du social (la culture) et celles du biologique (comme vivant).
Pratique vectorisée par le désir propre de celui qui l’acte. Pratique laïque qui accueille comme propriétés de l’existence : la souffrance, la maladie, le risque et la mort, mais aussi la joie et le service des autres. Pratique où on s’oblige à se mettre et à mettre toute autre personne en position de sujet d’où est exclu d’être victime de ce qui nous affecte ou la revendication d’un « droit à la santé » ou au « bien être ».
Mais il y a une condition : que soit constitué un langage commun à partir duquel il est possible d’aborder collectivement les difficultés existentielles et les souffrances de chacun : c’est une approche commune de la nature humaine à partir des sciences sociales dont la méthodologie permet de prendre en compte les éléments structuraux. Les approches anthropologiques, linguistiques, biologiques et médicales ne sont pas séparables.
Une telle pratique hétérologique transversale permettrait la prise en compte convergente des effets de la culture, du biologique et du psychique dans l’approche et la compréhension des douleurs et des souffrances qui sont apportées aux professionnels de santé dont les TMS sont un exemple de trouble lourd en terme d’arrêt de travail, d’impotence relative et du budget de la santé.
Pratique sociale nouvelle permettant à des professionnels de l’aide et du soin issus de disciplines différentes, de véritablement coordonner leur pratique mais aussi de mailler l’institutionnel et l’ambulatoire, avec pour effet de créer du lien.
La multiplication de structures telles que les maisons de santé pluri-professionnelles me paraît impérative. Elles sont encore bien peu nombreuses.
Porter ensemble une MSPP comme une institution ambulatoire libérale avec ses compétences principales peut lui permettre de remplir les fonctions que la société est en droit d’attendre du médecin généraliste et qui forment le référentiel métier (médecine de 1° recours concernant aussi les urgences, continuité ,suivi coordination des soins, éducation en santé, dépistage ,prévention individuelle et communautaire ,approche globale prenant en compte la complexité, approche centrée sur le patient qui implique relation et communication.)Si les conditions sont profondément actualisées.
Collectif pluridisciplinaire en vue de guider le patient vers l’autonomie à travers une prise en charge globale et complexe, grâce à une coordination des professionnels issus du soin mais aussi de l’aide, de l’éducation et de la ré éducation .
Un tel collectif est de nature à créer du lien entre les professionnels libéraux, hospitaliers, salariés, administratifs et de mailler l’institutionnel et l’ambulatoire.
Pour ce faire postulons que l’organique le psychique et le social sont interconnectés.
Tout professionnel de l’aide et du soin formé à l’hétérologie, est à même de poser un triple diagnostic : disfonctionnement organique et/ou psychique, et/ou social ? Et d’organiser la prise en charge qui doit en découler.
Pour ce faire, un outil qui a fait ses preuves me paraît être le groupe Balint, à cheval sur la réalité psychique et sur la réalité sociale et qui peut fonctionner sous deux formes :
1) Homologique, réalisée par des professionnels issus du même champ (procédure organique, médicale et paramédicale, procédure psychique ou sociale)
2) Hétérologique, réalisée par des professionnels issus de champs différents structurant une prise en charge et un suivi au long court de patients atteints de pathologies chroniques et complexes.
L’enjeu pour les professionnels dans un tel groupe de travail est de rendre compte de leur pratique un par un, en tant qu’acteurs singuliers, soit l’envers exact d’un fonctionnement de la relation médecin/malade où on met le patient ou le malade en position d’objet de soin.
Nous sommes, je le pense, au début d’un nouveau processus civilisationnel, et si on prend soin de l’humanité comme de la planète, la médecine, justement parce qu’elle touche la part la plus intime de chacun, sa santé, sa vie, sa mort, est au cœur de nos problèmes existentiels.
Progresser dans une compréhension des autres, de leur fatigue d’être soi, de leur repli, de leurs souffrances, de leurs peurs, de leurs angoisses, de leurs amours, de leurs croyances, de leur bonheur en souffrance, le faire ensemble sera faire tâche utile, et connaissance mutuelle.

Concluons avec Rita Lévi Montalcini : « donnez de la vie à vos jours, plutôt que des jours à votre vie ».
Léopold Senghor ne disait-il pas qu’il voyait dans la civilisation planétaire celle qui devrait être celle du donner et du recevoir, le don et le contre don.

Je vous remercie